clément, caissier à la FNAC
Il encorne la photo dans l’album de famille, la tête dans ses mains qui vacillent.
C’est remarquable de voir ce qui n’est plus, dérangeant de voir ce qui est.
Repère : le fauteuil.
Pardon, mon fauteuil. J’y suis assis et ça le rassure. Au travail c’est la même chose, il est assis.
Pas la peine de penser, bip et c’est compté.
Oui, ma vie est liée aux chiffres. Il est caissier à la Fnac.
Alors, je peux dire que je compte, pense Clément à haute voix. Il compte même des billets par milliers. En fin de mois, qu’une poignée ne restera dans ses poches. C’est légal, j’y ai le droit. C’est la conséquence de mon travail, celui d’être assis toute la journée face à la caisse… pardon, à ma caisse, il a la numéro trois.
Un passeur entre produit et intimité, il y rêve caressant sa numéro trois à cette autre fonction, celle de passeur. Ce n’est pas très professionnel car il perd un peu d’attention, mais bon c’est un de ses secrets. Il s’autorise à penser et s’imaginer le client qui vient de lui donner des billets rentre chez lui. Je le vois retirer le cellophane du disque que j’avais un instant dans mes mains. C’est à peu près là que s’arrête mon imagination. Clément se reprend très vite et se concentre sur son nouveau calcul, des séries de théorèmes rapides. Il est très professionnel. Mais très vite il divague à nouveau quelques secondes et se prend pour le portier, je donne le droit à l’objet de quitter les lieux accompagné de son nouveau maître : notre client avec ou sans sa carte de fidélité, un client reste un client.
Grâce à son emploi, il maîtrise aussi les statistiques, il s’est habitué à la numérique, oui ça on peut dire que je sais y faire avec les numéros.
Ce rythme me va bien.
Il s’arrête à midi vingt pour déjeuner mais reste dans l’entreprise. Oui, à quoi cela sert de sortir, ils ont mis gracieusement à notre disposition un micro onde. Ils ? Et bien ceux qui m’offrent la poignée de billets. Ce sont les responsables de l’encaissement. Ils savent partager, répartir, faire correspondre une série de chiffre avec un objet neuf qui s’est échappé du magasin.
Puis, après avoir mangé son plat réchauffé, il reprend son poste et compte encore et à nouveau.
Une grande ville a cet avantage, rester anonyme.
Le métro c’est le moment qu’il préfère, oui j’adore ça. Le train sous terrain avance et le dépose où il veut… si évidemment j’ai mon ticket validé.
« Mais non… » interrompt sa pensée. Clément sourit car maintenant on a une carte magnétique, c’est plus pratique, dessus on a sa photo, on appelle cela un Pass Navigo.
Pas besoin de faire trop d’efforts : trois changements et il arrive à sa station. J’appelle ça moi mes moments de décalage.
Les passagers ne lui demandent rien. Certains tout de même m’agacent, oui, surtout quand ils jouent de la musique. D’autres l’irritent encore plus quand on lui demande de l’argent, un ticket restaurant ou pire une cigarette. Il n’aime pas les pauvres, ce sont des gens inutiles, des sans familles et des sans travails.
Je me demande pourquoi on ne s’en débarrasse pas. Il a même voté pour son nouveau président qui nous a promis de résoudre le problème.
Lui en a une de famille. J’ai une femme et deux enfants. Contrat rempli. A la maison.
Quand il ouvre la porte de son foyer, il reconnaît toujours l’odeur. Je sais où je vais embrasser mon épouse : Claire.
La joue.
C’est un rituel qui lui va bien et en plus elle ne lui demande rien.
Mais là, ça ne va pas.
Ca fait une heure qu’il a bisé sa femme et il est perdu.
Clément, toujours dans son fauteuil, commence à s’arracher les cheveux. Non, ces photos n’ont pas de sens, se dit-il en regardant la poignée capillaire qu’il vient de s’ôter.
Il remet sa tête dans ses mains car, non et définitivement, il ne comprend pas.
Je ne me rappelle pas ou plus, il ne sait pas. Je me sens si détaché de ce que me racontent ces clichés, là, sous mes yeux.
Et l’autre là derrière qui fait la cuisine, ça me permet de ne pas trop être décontenancé.
Il tourne et tourne les pages mais plus rien n’apparaît. Plus rien.
Même plus de mélancolie…
Chaque image n’est qu’une petite mort de plus. Chaque seconde se compte en décennie.
Mais qu’est-ce que je pense là ?
J’estime qu’il est temps de dire un mot. Faire sortir quelque chose de ma bouche pour cesser le silence de ma mémoire.
“Putain.”
C’est dit.
Clément entend que Claire a arrêté de vivre. Plus de bruit dans la cuisine.
Il s’affole, il a peur qu’elle croit qu’il parlait d’elle. Il ne voudrait pas qu’il y ait confusion, elle sait bien qu’il ne pense plus à elle depuis longtemps. Il vit avec elle, à quoi bon y penser.
Mais là, ce soir il a dit ce mot.
Ce soir, je crois que j’ai tout baisé.










Leave your response!