Je parle depuis l’atelier.
Pas encore depuis l’œuvre.
Avant l’image, il y a le son.
Une rumeur intérieure.
Une voix coincée dans la poitrine.
Le monde arrive d’abord comme une masse confuse, sans hiérarchie, sans distance.
Je regarde.
Mais regarder ne suffit pas.
Je cherche mon sujet comme on traverse un jardin anglais :
des chemins détournés, des lignes faussement naturelles.
Greenaway m’accompagne — cinéaste peintre —
il rappelle que toute composition est un choix,
et que choisir, c’est déjà agir.
Antonioni, dans Blow-Up, agrandit l’image jusqu’à la perte.
Plus on zoome, moins la vérité est sûre.
Le regard devient doute.
Le doute devient méthode.
Les sons, les mots, les images naissent de ma perception.
Ils m’engagent.
Transmettre n’est pas neutre.
Parfois le regard se ferme.
Je suis emprisonné dans l’immédiateté.
Tout va trop vite.
Plus de recul.
Plus de silence.
Alors il faut rompre.
Un geste.
Un déplacement.
Changer de point de vue, comme un peintre déplace son chevalet.
L’art n’explique pas.
Il interrompt.
Merleau-Ponty disait que voir,
c’est tenir le monde à distance.
Cézanne, lui, répétait
qu’on ne peint pas ce qu’on sait,
mais ce qu’on sent.
Je prends le temps.
Contre la vérité instantanée.
Contre l’évidence fabriquée.
Toute image demande vérification.
Toute certitude mérite d’être fissurée.
Je pense à La Belle Noiseuse.
Au modèle.
À l’épuisement de la forme.
À cette recherche obstinée de ce qui n’est pas visible.
Au-delà du général.
Au-delà du reconnaissable.
Peu à peu, quelque chose apparaît.
Pas dans le bruit.
Dans le calme.
Dans le silence.
Dans un espace méditatif où la pensée respire à nouveau.
Le temps devient le cœur.
Le temps contre la vitesse.
Le temps contre la saturation.
Le temps contre le fascisme.
Les extrêmes droites, les dictatures,
contrôlent l’information par l’accélération.
Elles empilent les événements,
dissolvent l’horreur dans le flux,
empêchent de s’arrêter sur chaque chose ignoble.
Ralentir est un acte politique.
Guidés par le temps.
Il structure le récit.
Il fracture la narration.
Il relie les idées, les histoires,
notre réalité.
L’art est indispensable aujourd’hui.
Face à la censure.
Face à la haine normalisée.
Face aux regards fascisés.
L’art est une arme lente.
Mais une arme qui oblige à voir.
Et voir, vraiment,
c’est déjà résister.









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